Ne mentez pas, vous avez tous regardé le clip de Lady Gaga

Une culture de plus en plus à la masse

Par David Carzon

Cela paraît aller de soi, mais le mainstream est à la mode. Il est même carrément tendance, limite hype (voire totalement dans le ramdam). Au début de l’année, Technikart faisait un hors-série musique spécial mainstream en se demandant si « le public avait bon goût » (une séance d’autoflagellation qui se poursuit pour le mensuel puisqu’il vient de dénoncer la dictature du buzz qu’il a lui-même contribué à ériger en dogme). Cette semaine, ce sont les Inrocks qui mettent en une un dossier sur « la guerre de la culture de masse ». Alors que les industries de la culture, de l’entertainment, et de la musique plus particulièrement sont censées se casser la gueule, que s’est-il passé pour que cette culture de masse soit autant disséquée ? La réponse tient en quelques mots : Twillight, Lady Gaga, Final Fantasy ou encore Avatar. Bref des blockbusters à tous les étages qui ne sauvent pas une économie en transition mais dont les succès interrogent sur la diffusion de la culture de masse aujourd’hui.

Cette question est l’objet d’un livre sorti ce mercredi 31 mars : « Mainstream, enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde » (Flammarion, 22,5 euros). L’auteur, Frédéric Martel, y décortique* tout ce qui fait la culture de masse dans tous les pays du monde, de Los Angeles (les USA restant les rois du blockbuster estampillé à l’américaine même quand les compagnies qui les produisent sont dirigées ou appartiennent à des Européens) au Proche-Orient en passant par Bollywood. Son obsession : expliquer ce qui plaît dans ce qui marche.

Impossible dès lors de ne pas évoquer l’influence de la révolution numérique dans ces phénomènes de dissémination massive. Dans ses conclusions, au-delà du constat classique de la prise de pouvoir des réseaux et des tuyaux sur les contenus, Frédéric Martel imagine plusieurs scénarios à moyen et long terme sur l’impact d’Internet sur l’industrie culturelle.

1/ Le soft : « On écoutera toujours de la musique et la radio, on lira des livres et on regardera les films mêmes s’ils sont numérisés. Que cela se fasse sur Internet ou sur un smart-phone n’affectera pas en profondeur les médias et les modes de culture. Reste seulement à construire un modèle économique ».

2 / Le hard : « Le copyright serait obsolète, les intermédiaires deviendrait inutiles, les critiques perdraient leur raison d’être et tout le processus de sélection et de distribution de la culture et de l’information serait contournable ».

3 / Le radical : « La transformation totale de la culture et de l’information (…) Ce n’est pas seulement un changement culturel majeur (…) c’est un changement de civilisation. L’objet disque et l’objet livre disparaîtront mais aussi avec eux, l’idée même du livre et du disque ; le concept de radio et de télévision, la presse disparaîtront aussi ».

Comme toujours, quand on ne peut pas trancher – et Frédéric Martel ne le fait pas non plus – il est coutume de dire que la vérité sera une combinaison des trois possibilités. Ou passera par un de ses trois états avant de se décider. C’est déjà un peu ce qui est en train de se produire. La presse, la musique, l’édition… tout le monde tente de reconstruire un écosystème payant, pensant – à tort – que le problème de la diffusion massive et incontrôlée des informations (en gros, ce qui est rangé abusivement sous le label « piraterie ») a été réglé par le législateur et que le modèle gratuit ne mène à rien depuis la crise. Bref, retour à la case départ avec le bon vieux système « tu achètes ce qu’on te propose ». Cette logique se heurte à un principe de réalité qu’a bien noté Fréderic Martel : « C’est bien de cela qu’il s’agit, le grand basculement d’une culture de produits à une culture de services ». Là est toute la difficulté, faire muter une industrie qui fabrique des produits culturels à une autre qui fournit et diffuse des services culturels. Et si cela n’a rien de gratuit, il faut savoir le faire payer, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. On peut être pour ou contre cette mutation, mais c’est ce qui se dessine à grands traits.

Au final, cette révolution pourrait passer par ceux qui vont maîtriser la diffusion, d’une façon ou d’une autre, de ces « services culturels ». Pas forcément les fabricants de terminaux, il faut aussi tenir compte de ceux qui vont créer les interfaces de diffusion de demain. A ce propos, il est intéressant de relever l’analyse de Benoît Raphaël sur les mirages de l’iPad par rapport à la presse et notamment ce passage : « La vraie révolution de l’iPad (et du iPhone), est bien celle de l’interface. Nous sommes passés de l’ère du site web, à celle du portail, puis à celle de l’info liquide. Les supports nomades tactiles signent le retour de l’interface. Une interface qui ressemble à la « vraie vie », qui nous rapproche des gestes quotidiens (…). Ce n’est en effet pas tant le contenu que l’on va vendre, que l’usage appliqué à ce contenu facilité par l’interface. »

Et le mainstream dans tout ça ? Ben, en gros, quoiqu’il arrive, il a de beaux jours devant lui selon Frédéric Martel : « Le numérique et Internet ont renforcé le mainstream plus qu’ils ne l’ont fragilisé. Aujourd’hui, si les produits de niche ne multiplient en effet, les blockbusters et les best-sellers connaissent également plus de succès que jamais (…). [Le public] choisit à la fois des produits de niches qui le rapprochent de ses propres micro-communautés et les plus mainstream parce qu’ils le rattachent au collectif. » Difficile aussi de savoir si c’est une bonne ou une mauvaise chose. Seul point rassurant qui ressort du livre de Martel, c’est que les échanges culturels ne sont plus uniquement fondés sur des blocs de civilisation mais à travers des communautés, des affinités… A nous de décider si c’est Lady Gaga. Ou pas.

*liens pratiques sur le livre : bibliographie, notes de bas de page, annexes statistiques.

(Photo CC by Hause Of Mr Peter)

  • Par Stiletto le : 01.04.2010 repondre au commentaire

    Il y a quelques temps je me demandais si aujourd’hui le phénomène de cette culture de masse était justement de se dire CONTRE cette culture de masse. Dire que Marc Levy c’est « nul » ou que Lady Gaga est une folle qui fait de la merde c’est pas justement un phénomène de masse ?

    Par David Carzon le : 01.04.2010

    par contre j’aime bien la réponse de Marc Lévy quand on lui dit en gros qu’il n’est pas un grand écrivain : « Je sais que je ne suis pas Mozart, mais ça ne m’empêche pas de chanter sous la douche ».

    Par Gilles Delouse le : 02.04.2010

    Sauf qu’entre chanter sur la douche pour soi (et ses voisins à la limite) et truster toutes les têtes de gondole des « supermarchés culturels » style FNAC et consorts, et y prendre la place de Mozarts potentiels, pour le coup, il y a une légère différence.

    Non ?

    Par David Carzon le : 03.04.2010

    oui après, que le mec aime faire payer pour qu’on le regarde chanter faux sous sa douche, il y a un problème

    Par berli, qui passe l'air de rien le : 03.04.2010

    Suivant vos conseils, j’ai tenté de lire Marc Lévy sous la douche. Ça ne le rend pas meilleur.
    Bon, je vais vous laisser : j’ai un Anna Gavalda à finir à la cave. Mais j’ai des doutes sur cette histoire de bonification…

  • Par Melo le : 01.04.2010 repondre au commentaire

    Pour être un peu ( même grave ) soupe au lait
    D’abord la fameuse révolution Ipod

    Soit rennes est plus ou moins un village d’arriérés et mon entourage se sert encore d’un ordi comme cette bande de gros nigauds qu’ils sont.

    Soit ce serait pas si bête d’arrêter de penser ( et de raconter pourquoi pas ) que tout le monde a un Iphone dans la poche de son jean prêt a RT les dernières news sur l’Ipad.
    Car dans mon entourage des Iphone j’en vois pas tant que ça.
    On pouvait parler de revolution i-pod sans doute, mais pour ce qui est de l’i-phone la seule révolution est dans la tete des médias ( vous zon bien eus les salauds ) et dans le fait qu’ils arrives à faire beaucoup d’argent avec du numérique et du LOL en tout genre. C’est juste un téléphone qui après avoir fait mp3 et caméscope a décider de faire ordinateur.

    L’autre point qui ne m’as pas paru geek du tout, c’est d’avoir cité Final Fantasy au coté d’Avatar et Lady Gaga.
    Sans jugé ces deux derniers, Final Fantasy appartient à la sous-culture des gamers.
    Beaucoups en ont entendu parler mais très peu, comparer aux deux autres, ont joués aux jeux.
    Contrairement a Lady Gaga et avatar dont presque tout le monde connait l’histoire/la mélodie.

    Par David Carzon le : 01.04.2010

    juste quelques réponses :

    – soupe au lait, ça me va bien
    – je dirai jamais du mal de Rennes, j’aurais pu y bosser
    – pour ma part, quand je rebondis sur la question du glissement d’une industrie de produits culturels vers une industrie de service, je ne parle pas forcément de l’iPhone, mais d’abord de l’ordinateur et de ce qu’on en fait au quotidien, j’ai ajouté une digression sur l’iPad et la presse car le questionnement est le même : qui crée vraiment le contenu aujourd’hui ? Celui qui le fabrique, celui qui le produit ou celui qui le diffuse ? D’où la question du contenant, que ce soit l’interface de l’ordi ou l’iPhone. Reste que malgré les questions ou les hypothèses que j’avance, je suis aussi sceptique sur l’emballement médiatique constant
    – sinon, je vois pas pourquoi on ne pourrait pas mettre FF aux côtés des autres, c’est une énorme vente en la matière même si c’est moins grand public, ça reste de la culture de masse dans son domaine. Peut-être y’avait-il un autre jeu qui aurait plus pertinent ? à vous de me dire, là, je n’ai pas de religion, la preuve j’ai une Wii.

    Par Melo le : 01.04.2010

    Pour ce qui est de l’Iphone je faisais référence à la citation suivante

    « La vraie révolution de l’iPad (et du iPhone), est bien celle de l’interface. Nous sommes passés de l’ère du site web, à celle du portail »

    Beaucoup de blogueurs ne prennent pas assez de recul là-dessus
    J’entends bien que ça doit beaucoup aider mais dans la citation précédente on comprend que l’iphone « as » ou « va » changer internet.
    Les appli Iphone sont pourtant un sous-internet.

    Et pour la suite « Une interface qui ressemble à la « vraie vie » j’avoue ne pas avoir saisi.

    Pour la culture de masse dans le jeu vidéo, il aurait été plus juste de citer mario ou GTA, et pourquoi pas la Wii.

    FF c’est diffèrent, ce n’est pas un jeu pour casual. ça reste pour les gamers ( même ceux qui s’ignore ).

    Mario n’est pas non plus qu’un moustachu mercantile, même si mario *choisis ton sport préféré* n’aide pas beaucoup a le défendre.

    Par wlof le : 01.04.2010

    Je voulais pas lancer le débat sur un point de détail de l’article, mais puisque c’est déjà fait, j’approuve : FF n’est clairement pas le titre qui me serait venu à l’esprit en premier comme exemple de jeu vidéo mainstream. Même si les derniers exemplaires ont eu droit à leurs soirées de lancement et à leurs millions de vente, je pense pas que ça parle trop aux non-gamers ou aux casual, contrairement à un Mario ou aux lapins crétins…

    Après c’est peut-être juste une réaction épidermique au fait de voir citer une série dont je suis fan depuis longtemps aux côtés d’Avatar (que j’ai pas aimé), de Twilight (pas vu, mais comme tout le monde j’aime bien jouer à cracher dessus) et de Lady Gaga (jamais vraiment écouté, ça m’intéresse pas).

    Mais bon, tout ça n’est pas bien grave. :)

    Par xule le : 02.04.2010

    Je n’ai pas vu avatar. Je ne sais pas qui est Ladygaga. Je n’ai pas d’Ipodphonepad. Je n’ai jamais lu Marc Levy.
    De tous temps il y a eu des moutons et des loups.
    Mais j’adore jouer à GTA2.

    Par Shortcut le : 03.04.2010

    « FF c’est diffèrent, ce n’est pas un jeu pour casual. ça reste pour les gamers ( même ceux qui s’ignore ). »

    Le ton est beaucoup trop affirmatif, et je pense que l’on est nombreux à penser l’exact opposé. FF est une vitrine, le symbole même de la casualitude dans son domaine, et a atteint le stade où tout le monde considére pouvoir en parler / le juger légitimement alors qu’ils ne savent même pas de quoi il retourne.

    Désolé d’être un peu HS mais après avoir lu tout et n’importe quoi sur le dernier je pouvais pas laisser passer ça. ><

    Par David Carzon le : 03.04.2010

    En fait, vous êtes en train d’introduire une notion de jugement critique que j’avais tenu exprès à distance. Je ne voulais pas porter de jugement sur les « oeuvres » citées, ce n’était pas le propos, c’est un autre débat: tout ce qui « de masse » est-il de la bouse ? Peut-être certains de nos lecteurs sont allés voir 25 fois Avatar et que d’autres vénèrent la Gaga. Ce qui gêne au fond, c’est de mettre un « produit culturel » considéré par un grand nombre comme de qualité (FF) aux côtés de choses jugées par le même grand nombre comme de la daube. Là, on tombe dans les goûts, les couleurs, toutca, toutca…
    Mais comme le dit lui-même wlof, les derniers exemplaires de FF ont eu droit à leurs soirées de lancement et à leurs millions de vente. On est bien dans la diffusion de masse dans un domaine. Que le jeu soit considéré casual ou pas.

  • Par jcdebroize le : 02.04.2010 repondre au commentaire

    Pour moi l’iphone/ipad n’est q’un jolis papier cadeau autour de l’info. Là ou ça deviens surprenant, c’est de voir que l’emballage est tellement séduisant que désormais, c’est le contenu s’adapte à la boite.
    Après, en ce qui concerne le culture de masse, il n’est quand même pas surprenant de voir, qu’en connectant de plus en plus les gens entre eux, leur goûts s’homogénéisent

  • Par berli, qui passe l'air de rien le : 03.04.2010 repondre au commentaire

    Ce qui me paraît être une grande différence, c’est que se maintient, voire se renforce plus que jamais, la question de la cible.
    Autant on ne peut décemment plus lire Twilight après avoir fêté son seizième anniversaire, autant on n’écoute Mademoiselle Gaga qu’un peu plus tard en se délectant de références obscures comme Tarantino (qui est à mon avis un des pionniers de l’underground mainstream), autant l’iPad est destiné aux trentenaires sonnés.

    Finalement, c’est comme si la culture spectaculaire avait multiplié les écrans qui diffusent tous le même genre de chose pour recréer un univers plus facilement marchandisable.

  • Par Margot le : 06.04.2010 repondre au commentaire

    Bonjour !
    je me suis permise de reprendre votre article sur mon blog (http://lechoixdemargot.over-blog.com). je l’ai trouvé très intéressant et juste.
    bravo et bonne continuation !
    Margot

  • Par Louis le : 06.04.2010 repondre au commentaire

    « L’objet disque et l’objet livre disparaîtront mais aussi avec eux, l’idée même du livre et du disque ; le concept de radio et de télévision, la presse disparaîtront aussi »

    Boudu, c’est choquant ce que tu nous racontes là. Mais pourtant…

    Les objets et les concepts culturels que tu cites sont le fruit d’un travail ancré dans le temps, soit par la hiérarchisation d’idées mûries, soit par la coordination des efforts de différentes corporations d’actifs (artistes, techniciens, managers, etc)

    Il serait donc logique qu’une société d’individus communautaires sautillant hors du temps d’instants en instants (cf l’article de Henry Michel sur les oldlinks) qui ne se retrouvent plus que ponctuellement autour d’un centre d’intérêt passager parvienne à l’abolition des supports fixes de communications que nous connaissons.

    Mais alors, on déborde du cadre culturel et du sujet de l’article, j’en suis conscient, l’évanescence des points d’appui des réflexions provoquera la disparition des écoles de pensées, qu’elles soient philosophiques, scientifiques, économiques, politiques, sociologiques, etc ; finies les querelles idéologiques, les débats, même la pensée unique aura disparu, le temps sera à la cacophonie des idées.

    De là, soit la civilisation internet s’effondrera, de par l’incapacité de ses membres à s’organiser en une quelconque entreprise, soit des autocraties naitront de deux ou trois beaux parleurs qui auront écrit des bouquins pour expliquer que l’ordre, c’était mieux avant, soit on se réveillera un beau matin en se disant que tout ça c’est wtf, que le mainstream c’est trop old, rien ne vaut le bon vieux livre über vintage, ce qui ne serait qu’une pause avant de revenir à l’une des deux premières hypothèses.

    Bref, à mon avis l’évolution actuelle de la culture telle qu’internet l’organise ne porte rien de bon, si elle conduit au scénario radical. Et pourtant, c’est à mon avis celui qui est le plus pertinent à terme, les autres n’étant que transitoires.

    Il reste à élaborer et construire un modèle tenant compte de tous ces éléments. On commence par où?

    (rien à voir, mais si j’en profite pour faire la promo d’un autre Martel, André, qui s’est lui attaché à une niche de l’expression poétique : http://www.rom.fr/martel )

  • Par Bob le : 14.04.2010 repondre au commentaire

    Ah qu’elle semble loin la fadaise de la long tail.

Go

LiensLiensLiens